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Vue de quartier

J’ai grandi dans une paroisse, qui est devenue un quartier. Ça ressemble aujourd’hui à un dortoir, mais à l’époque c’était pas mal cool.
La petite gang: Luis, Mehdi, Simon (qui était anglais et qui nous faisait bidonner à chaque fois qu’il disait des trucs comme «je suis sur le téléphone»). Puis les autres, comme Piotr, Manu, Algary….

Pour le reste, on regardait tous des Passe-Partout et des films de Bud Spencer, qu’on imitait.  On regardait CHiPs, Goldorak et des séries de sci-fi comme Galactica. Nos parents venaient de différents coins du globe, puis de différents coins du pays. On s’en foutait pas mal en fait. Je savais qu’un était « Portugais », l’autre « Algérien » ou « Polonais », et ça m’intéressait évidemment, moi qui voulait tellement voyager.

Sauf que quand on jouait entre nous, loin de l’influence des parents, on était juste une gang de petits Québécois. Dans la paroisse St-Albert-le-Grand, puis dans le quartier Maisonneuve, à l’ombre du Stade, en passant devant l’église pour se rendre à la cour d’école, quand on n’explorait pas le champ «sauvage» des Shop Angus…

Aujourd’hui, tout ça, le fait qu’on ait tous écouté Passe-Partout ensemble et que ça nous ait donné un ciment inclusif des plus solides pour apprendre à communiquer et à jouer ensemble, entre nous. Tout ça, de manière la plus perverse, ils, les soi-disant «antiracistes» d’aujourd’hui, ils appellent ça du «colonialisme» et me somment de m’en repentir…

Je vous dis simplement Fuck you.
Nous au moins, on a appris à jouer ensemble. Puis à étudier ensemble. Puis à travailler ensemble. C’est ça mon Québec.
Ce n’est pas ce Québec progressiste et soi-disant «antiraciste» qui encourage chaque «identité» à se ségréguer dans sa différence.

Mon Québec à moi, il te dit de cesser de faire suer tout le monde avec tes différences et les accommodements que tu exiges de moi dès que tu débarques, ou pas longtemps après.
Tu as choisi — et tu continues de choisir si tu es né(e) ici — une société qui fonctionne mieux qu’il y a 50-60 ans parce qu’elle a choisi d’être laïque, et qui réaffirme ce choix de manière largement majoritaire à chaque fois qu’on lui demande.

Alors c’est toi qui fait le chien dans un jeu de quilles ici.
Tu revendiques de porter en tout temps un uniforme religieux, communautaire et identitaire, dans une société sécularisée et anti-tribale?  Tu revendiques que la société soit en permanence à l’affut de tes frustrations sociales, alors que tu te définis d’abord par ta différence? Tu nous accuses de ne pas suffisamment t’intégrer, pendant que toi tu n’appelles «frères» et «sœurs» que ceux qui partagent ta foi, tandis que tu interdis à tes enfants de marier les miens?…

Tu sais quoi? Toi qui me conchies avec tes micro-agressions à la sauce pseudo-scientifique, qui masquent mal que tu ne fais qu’habiller de verbiage ta propre haine, dont celle de toi-même…
Va te faire foutre.

Moi, je retourne jouer avec Mehdi, Luis, Algary, Piotr, Phong, Simon, Marisol et la gang. Il est là mon Québec.


















Je suis Canadien. Je suis Québécois.

La neige m’est une seconde nature. Je peux y dormir.
La neige est pour moi ce qu’est une peluche de poche pour un Canadian ou un American sur le continent. La neige m’est une familiarité et une évidence, comme le choix d’une bonne botte, de bons patins, de bons skis ou de bonnes raquettes.  C’est un instinct.

La neige, c’est ce que je sais maîtriser le plus. À travers mes souliers et mes bottes, quand je marche dans les rues et les sentiers.  La neige, c’est le crépitement de la vie qui se bat pour vivre, quand elle devient consciente que dans l’arrêt, elle meurt.

Puis la neige, ce sont les souvenirs de mon enfance. Les forts, les batailles épiques, les randonnées en bicycles, les explorations de ruelles…  Puis l’été qui finissait par revenir.

Les saisons, c’est ce que j’ai su retenir de mon éducation. Et apparemment, il y aurait une saison pour tout.
Je me demande souvent à quelle saison je suis rendu



















Dans une discussion récente sur la laïcité, j’ai avancé mon argument habituel. Soit que l’exacerbation des identités sur la place publique, spécialement les identités religieuses, est contraire à l’esprit civique. On ne fonde pas un pays sur des identités différenciées, claniques, qui mènent inévitablement à la confrontation.

Ce n’est pas la raison qui guide les identités, mais l’affect. Et l’affect ne connait que les modes «repos» et «enflure». Alors quand vient le temps d’informer les normes dans nos relations sociales, c’est à la raison et à la neutralité identitaire qu’il faut en appeler.

Bref. On m’a répondu que «c’est l’intolérance qui mène à la guerre».

L’intolérance mène à la guerre, mais ça veut dire quoi ? Ça ne veut rien dire comme analyse. Ça nous instruit autant que de dire : «sa violente réaction aux arachides est due à son intolérance aux arachides»…

Le vrai problème, la vraie question analytique, c’est qu’est-ce qui cause l’intolérance ? Et c’est là que les esprits s’emballent. On cherche tout de suite des coupables : les discours populistes, l’économie, les politiques de droite, les inégalités, l’environnement, etc. Si possible, on cherche une grande intuition vague. On cherche surtout une grande cause qui nous tient à cœur et sur laquelle on peut, sans trop de préparation, discourir dans les journaux et les débats académiques.

L’intolérance n’est pas une cause. Elle est un résultat. Bannir l’intolérance, la censurer, la combattre… sont des idées qui n’ont absolument aucun sens du point de vue rationnel. C’est combattre des symptômes. Ça n’a que la valeur d’un remède homéopathique.

Quelles sont alors ces causes dont l’intolérance est le symptôme ? L’humain, tout simplement, est la cause. Notre biologie, notre psychologie, puis surtout ici notre sociologie. À chaque niveau d’analyse de la réalité humaine, on rencontre les conditions qui mettent en place l’intolérance religieuse et la méfiance clanique.

Je ne veux surtout pas «tolérer» mon voisin. Je ne veux pas non plus l’accepter ou l’aimer. Je veux pouvoir faire société avec lui, faire pays. Je veux qu’il me rejoigne dans la marche de l’Histoire. Je veux qu’il partage mes souvenirs et veuille avec moi en créer pour de futures générations. Je veux créer des alliances stables et durables avec lui.

Je ne lui demande qu’une chose. Quand on se rencontre dans la rue, dans le quartier, dans la cité, qu’il ne me dise pas d’emblée qu’il fait partie d’une communauté exclusive dont les dogmes me considèrent comme trop impur pour jamais ne serait-ce qu’en devenir membre honoraire. Qu’il ne me rappelle pas à tout moment, par ses signaux extérieurs, qu’à ses yeux ma bouffe est impure, que mes pratiques sont hérétiques et que ma blonde est impudique.

Surtout, qu’il ne me dise pas d’emblée que jamais ses enfants n’auront la permission de fréquenter les miens, dans l’espérance qu’il en survienne parfois des unions. Car c’est là le rejet ultime, non pas seulement de qui je suis, mais de tout ce que je, et nous, pourrions être.

Quand je vois se multiplier ce phénomène dans mes quartiers, je me trouve agressé dans ma sociologie.

Parce que l’exubérance identitaire religieuse n’est jamais, par définition, personnelle. Elle est toujours communautaire.
Quiconque ne comprend pas ceci devrait à tout jamais se taire sur toute question de société.


















Je reviens de mon balcon. Il y a en ce moment un camion remorque qui tente d’emporter une voiture garée en face de chez moi dans le banc de neige. D’autres voitures y sont garées. J’en déduis que celle-ci se fait reposséder, dans la nouvelle brave économie du crédit et de la dette.

Nous vivons des moments troubles. Le Monde se dirige vers le plus pire. On ne focalise pas sur les unions, mais sur les tensions.  On exacerbe.

Ça va commencer.

Le pire arrive depuis trop longtemps déjà. Je compte 42 ans d’expérience, bientôt 43. J’ai vu le pire dans les années 80, quand la déprime a pogné. Je suis un enfant de cette ère qui se cherchait, mais qui se connaissait encore.
Puis il y a eu la déprime, un sursaut et enfin l’oubli. C’est là qu’on en est.

Ça va commencer.

Ce que j’ai le plus vu évoluer au Québec depuis 25 ans, ce sont les pawnshops. Si on m’avait demandé dans les années 80 ou 90 où trouver un pawnshop, je n’aurais su quoi répondre. Aujourd’hui, il y a un pawnshop à tous les deux coins de rues.

Le Monde va commencer à se contracter.
Le réchauffement de la planète, la crise des hydrocarbures, l’économie – la Sainte-Économie – qui ne cesse de se crisper, l’eau potable, les taux de change, les tensions raciales, les revendications de genres… Les politiques identitaires.

Le Monde va se contracter. Et c’est la survivance qui aura droit de cité.
Comme toujours, ceux qui seront là pour en parler dans 50 ans, dans 500 ou dans 5000 ans…  Ceux-là n’auront accompli qu’une chose et une seule.  Ils auront survécus.































 

Montréal, Petite-Patrie, samedi soir vers 23:00.

Je vis dans un quartier où la plupart du monde est pas mal sympathique. Mais un quartier un peu drabe. Pour vous dire, mon principal voisin directement dans toutes mes fenêtres au sud est un Ultramar.

Des autres côtés, il y a quelques personnages pas drabes du tout par contre. Dont un gars qui vit en face de chez moi. Ce gars semble travailler (parfois) dans le sons-et-lumières. En tout cas, je suis revenu chez moi à quelques reprises vers 4:ooAM pour découvrir des parties sons-et-lumières, genre rave, dans son 3 et demi, avec la police qui débarque et tout.

Je viens à l’instant d’aller fumer sur le balcon. Je viens d’observer une grande fille, genre attirante si on est moindrement pervers, mais un peu poquée. Elle attend dans la porte ouverte du building d’en face, branlant du genou de manière impatiente. Elle tape quelques coups dans la porte avec une sorte de bâton qu’elle tient.

Dans ce building, je n’ai cessé de voir des choses depuis les années où nous vivons ici. Ça n’arrête simplement jamais.  De la mère poquée qui maltraitait ses enfants poqués, de chez qui on n’entendait jamais que crier, quand elle n’était pas au centre de bagarres entre mâles alpha en bedaines sur le trottoir au milieu de la nuit.  Aux escortes qui y entrent et qui en sortent exactement 60 minutes plus tard.  Aux gars tatoués qui boivent de la bière l’été sur le balcon en écoutant du techno à tue-tête et en beuglant « Eille les belles pitounes! » à toutes les filles qui passent sur le trottoir…  Bref, beaucoup d’action.  Et le tout avec toujours un point en commun: l’arrivée de chars de flics, le plus souvent suivie d’altercations et parfois d’arrestations, à la 19-2.
Ça c’était un peu calmé ces derniers temps.  La maman poquée est partie dans la nuit il y a quelques temps.  Et je croyais que Sons-et-lumières avait aussi déménagé.  Plus de shows la nuit au 2e étage du building en tout cas.

Mais bref, de mon balcon je viens d’observer une fille de l’autre bord de la rue qui branlait dans la porte et qui tapait, puis qui s’éloigne vers la rue dans ma direction. Arrivée sur le trottoir, elle se retourne vers la porte. Elle crie « T’arrives-tu? », ou quelque chose du genre. Puis Bonhomme Sons-et-lumières sort, le torse athlétique à l’air.

Sons-et-lumières lui dit quelque chose. Puis la fille se met à lui crier ce monologue enflammé : « Eille criss, moé je viens de te faire triper là. Je viens de te faire triper pendant 4 heures! Ostie, tu m’as traitée comme une pute la dernière heure! C’est ça ostie, chus juste une ostie de pute pour toé? 40 piasses… Eille, c’est pas toé qui vas me dire comment ça marche, c’est pas toé qui vas me dire comment ça marche! Tu comprends même pas ta vie!  Tu vis dans un semi-sous-sol ostie! »

(Donc Sons-et-lumières a bel et bien déménagé en quelque sorte, descendu de quelques étages.)

Pendant tout ce temps, elle reculait vers la rue et lui avançait vers elle. Il a attrapé son bâton après qu’elle ait essayé de le frapper, puis il a détruit je ne sais trop quel truc qu’elle transportait (on aurait dit une radio).
Elle a fini par prendre un taxi. Ou plutôt, elle a pris le taxi à une cliente qui tentait d’y prendre place.

Un autre épisode de ma vie de quartier. Une autre tranche de vie.
Quelques leçons de base à se rappeler peut-être…

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