Moi, le peuple : les tarés

[Retour sur le vote masqué et l’histoire de l’assermentation en niqab.  J’ai écrit ceci à la veille de l’élection, en réaction à cet article de David Desjardins, d’où suinte un mépris du peuple sale et raciste que nous sommes…]

J’ai voté masqué. Je suis sûrement de ces cons racistes qui attendent toujours la moindre occasion (la Charte, les élections, des accommodements isolés à répétition, des nouvelles anecdotiques et anodines de tueries de bédéistes, etc.) pour épancher notre peur et notre haine irraisonnée de l’«autre» quel qu’il soit. De ces cons qui forment quelques 93% du peuple quoi. Je n’ai donc pu m’empêcher de m’affubler d’un masque de clown lorsque j’ai coché mon bulletin, dans un de ces réflexes primaires qui m’animent quand je ne réfléchis à rien, ce qui est mon état normal. Mon masque ne pouvait évidemment vouloir que dire : «Eille tabarnak, toutes les races e’rtournez chez vous!», comme le crient apparemment en cœur une marée de Québécois sur les réseaux sociaux (6, 7, 8 millions d’entre nous?…) depuis que Harper et le Bloc nous ont commandé de le faire. C’est en tout cas le scénario qu’on nous dépeint à grandes lignes éditoriales de La Presse et de Radio-Canada, dans des motions de Québec solidaires et des sermons «inclusivistes». Ou comme encore récemment dans les pages du Devoir, sous la plume de David Desjardins («Qui méprise qui?», 17 octobre 2015).

Parce que non, impossible que j’aie constaté la manœuvre crasse de Harper et que malgré ça, cette histoire de niqab, tout ce qui la précède et tout ce qu’elle annonce, m’apparaisse légitimement être un enjeu sociétal des plus importants; en plus de l’environnement, de l’économie, de la science, de l’éducation, des autochtones, etc. Bien entendu que boire de l’eau pure et avoir une bonne job compte, mais peut-être que dans mon évaluation tarée des choses, on y goûtera avec un peu moins de sérénité si c’est pour vivre en contrepartie dans une société où règnent les divisions interreligieuses, marquées par les ségrégations symboliques, culturelles, sociales et de plus en plus institutionnelles, comme on peut en observer dans tant de sociétés où ça va si bien. Je regarde mes politiciens courtiser les votes communautaristes plutôt que citoyens, tandis que nos élites intellectuelles de gauche larmoient sur notre tyrannie majoritaire qu’ils voient jusque dans leur soupe à défaut de nulle part ailleurs. Tandis qu’ils se scandalisent des «droits individuels bafoués» de militantes islamistes notoires comme Zunera Ishaq! Je regarde mes politiciens et intellectuels encourager les replis identitaires de toutes parts…

Mais non, je l’admets. Je me suis fait prendre. Habilement berné par Harper, j’ai sauté sans réfléchir sur l’occasion de confondre une seule femme en niqab avec une invasion islamiste en règle. Depuis, dès que j’entraperçois quelqu’un un tant soit peu basané dans la rue, j’assume que 1) c’est un musulman qui vient m’envahir et que 2) c’est nécessairement un terroriste. Que voulez-vous, je suis bête comme ça.  Et c’est ce que mon vote masqué voulait dire. Rien à voir surtout avec une protestation pacifique, avec une démonstration par l’absurde de ce que les politiques sont en train de faire à notre démocratie malgré nos protestations répétées, et maintenant jusqu’au plus haut échelon qu’est le serment de citoyenneté. Cette dernière provocation ne vient que couronner les milles et unes petites ségrégations vestimentaires, alimentaires, sexuelles, matrimoniales, etc. qu’on ne cesse d’encourager depuis les cours d’écoles jusque dans les tribunaux, en passant par les piscines, les épiceries, le travail, les cimetières… Bref, tous les genres de lieux où moi et ma famille sommes susceptibles de nous trouver, mais pas mal plus rarement celles des politiciens et intellectuels qui vantent la «diversité»…
Parce que voyez-vous, j’oublie parfois que c’est si beau la «diversité», surtout l’islamique : la diversité qu’on représente dans toutes les pubs par une femme voilée. Merci alors de me le rappeler. (Curieux d’ailleurs que la «diversité» qu’on nous accuse de rejeter sans essayer d’en comprendre les indéniables bénéfices porte toujours le même uniforme pas si diversifié…)

Qu’on me rappelle surtout encore comment une Zunera Ishaq est triste et déçue de nous quand on lui demande de se garder une petite gêne en société, comme nous avons nous-même eu à l’apprendre. Quand on ne lui suggère que de garder sa religion bien au chaud dans sa tête, plutôt que portée en étendard identitaire sur tout son corps. Comme on la brime, la pauvre, quand on lui suggère simplement de ne pas faire affront à la démocratie séculière : ce qu’elle fait en prétextant qu’il en va de sa «pudeur». Ironiquement, elle décide précisément d’exhiber ce que la vaste majorité de gens qui l’entoure considère comme privé… Non pas ses cheveux ou ses poignets, qui n’excitent absolument personne, mais bien ses croyances, dont de grands pans sont une véritable offense en règle envers tous les non-croyants et autres «infidèles» et «mécréantes», aux femmes non voilées, aux minorités sexuelles, etc. Alors oui, elle exhibe ses parties privées offensantes et nous dit que c’est par pudeur… Faut quand même applaudir!

Mais qui sommes-nous pour y voir un quelconque problème? C’est certainement du délire. Il nous faut un vrai remède de cheval (de Troie?). Il faut sans tarder saigner ce mal, cette «identitarite aiguë», créée de toutes pièces par la Charte du PQ, puis par Harper, puis le Bloc. Ne restera ensuite qu’à expliquer les causes des symptômes similaires qu’on rencontre curieusement partout : en France, en Angleterre, en Allemagne, en Espagne, en Norvège, en Suisse, en Roumanie, en Russie… jusqu’en Thaïlande. Si dans tant de sociétés aux mœurs, traditions et orientations politiques différentes, si partout les voiles et niqab créent autant de remous et de tensions, il n’y a qu’une seule conclusion possible : une pandémie mondiale d’islamophobie sortie d’absolument nulle part qu’il faut médicamenter en nous injectant dans la gorge toujours plus de différentialisme religieux.

Maudit peuple congénitalement réactionnaire qui ne veut pas comprendre que plus de religion exacerbée sur la place publique et dans les institutions mènera à plus d’harmonie et de liberté de conscience, comme on peut le constater partout! Encore une chance que la gauche se soit trouvé un meilleur peuple avec les immigrants, surtout islamiques encore ici, pour remplacer les sales prolos qui ne votent pas assez souvent du bon bord.
[Ou alors, se pourrait-il que ce soient les faits qui poussent à la réaction? Des «faits réactionnaires» donc? Intéressant… Mieux vaudrait carrément interdire les faits alors, un coup parti, puisqu’on parle déjà de nous interdire de les dénoncer, voire de les énoncer. Autant aller jusqu’au bout.]

Alors j’ai voté masqué. Croyez-moi, je me suis trouvé stupide de le faire. Face au regard (heureusement) amusé des agents de vote cette journée-là, je n’ai pu m’empêcher de lâcher un «Comme quoi le ridicule ne tue pas»… Parce que c’est par le ridicule que j’ai choisi de protester contre le ridicule, le plus sérieusement du monde.

Si vous avez toujours de la difficulté à comprendre, si tant est que vous essayiez sincèrement. J’ai surtout protesté contre le fait qu’il y a 10 ans à peine, on m’aurait ri en pleine face et on m’aurait dit d’enlever ce masque à la con pour pouvoir voter, et c’est ce qui aurait été censé. Mais aujourd’hui, nous sommes devenus si timorés face à des provocations identitaro-religieuses, comme celle de Zunera Ishaq, qu’on a poussé le ridicule jusqu’à me permettre de piler sur ce droit fondamental à mon tour, simplement afin que des juges de la Cour suprême puissent tenter de préserver un semblant de cohérence intellectuelle.

Croyez-moi surtout, je préfère encore ce ridicule que les réactions beaucoup plus inquiétantes qui s’en viendront si nos politiciens et intellectuels continuent de bafouer ce que nous avons de plus cher, notre citoyenneté. Eux bien plus gravement que moi. S’ils continuent surtout de tenter de nous museler sur le sujet. Car ils n’auront qu’eux-mêmes à blâmer le jour où nous verrons un vrai Front national apparaître et prendre du galon ici, lorsque ça deviendra la seule réaction à la portée du peuple, celle-là pas mal moins rigolote. Je ne fais pas de menaces : j’exprime une crainte sincère.

PS- Que David Desjardins et consorts se consolent : ma stupidité annule en partie ma xénophobie apparemment. Si j’ai sauté à pieds joints dans le piège de Harper tel qu’il le prétend, il semblerait que comme la plupart des autres j’aie trouvé le moyen de tomber à côté en ne votant pas conservateur. Do’h!

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3 commentaires
  1. Si vous lisez anglais, vous aimeriez lire l’article suivant par une journaliste britannique dans un journal britannique : http://nation.com.pk/blogs/26-Jun-2015/is-the-hijab-a-feminist-statement. Le Journal de Montréal a récemment publié un article dans une veine semblable, signé par une femme arabe : http://www.journaldemontreal.com/2015/10/07/nabila-ben-youssef-sen-pend-a-francoise-david-avec-verve.

    Vous aimerez aussi, pour votre information, la lecture de l’article suivant, dans un blogue français : https://histoireetsociete.wordpress.com/2015/10/18/noces-macabres-entre-larabie-saoudite-et-la-france-prelude-a-de-nouvelles-tragedies-pour-les-peuples-arabes/.

    Une nouvelle forme d’inquisition s’impose dans notre société, celle des bonnes âmes bien pensantes de groupements comme celui de Québec Solidaire par exemple. Attention, il ne faut pas pour autant confondre Québec Solidaire avec la gauche. Beaucoup de gens qui se situent à gauche, revendiquent l’héritage de la gauche historique qui revendiquaient la séparation de l’Église et de l’État. Au début des années soixante, la revue Parti pris, résolument socialiste, avait mis la laïcité au fronton de son programme éditorial. Madame David préfère être solidaire des pires éléments réactionnaires et rétrogrades de l’Islam, plutôt qu’avec ceux qui veulent ouvrir les fenêtres de l’Islam pour laisser entrer des courants d’air frais dans les mosquées.

    D’ailleurs, Madame Elisabeth Badinter reproche à la gauche institutionnelle française d’avoir abandonné la laïcité : http://www.marianne.net/elisabeth-badinter-je-ne-pardonne-pas-gauche-avoir-abandonne-laicite-020215.html.

    Vous avez raison de craindre que la droite prenne le flambeau de cette résistance aux Wahhabites.

    Au plaisir…

  2. Un texte brillant et une réponse étoffée au texte hargneux et sans subtilité de David Desjardins

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