Aylan, Alan et tous ces migrants

Bon, je vais probablement me faire haïr en masse avec ce qui suit. Mais je ne fais qu’essayer de penser avec ma raison et non mes émotions.

Voir jour après jour ces milliers de gens débarquer au risque de leur vie ne me laisse pas indifférent, au contraire. C’est une réelle catastrophe humaine, telle que je ne croyais jamais en voir de mon vivant. (D’autres, à bien d’autres époques, en ont vue des biens pires.)
Et surtout cette photo du petit Aylan… La photo m’émeut autant, même après les quelques 80 fois où elle m’a rebondi au visage depuis 3 jours. Aucun humain digne de ce nom, aucun parent surtout, ne peut rester indifférent face à une telle image. Moi, je vois avant tout mon fils sur cette plage, la tête dans un oreiller de sable. Mon fils prénommé Alan, que j’observe souvent dans cette position quand je me poste dans sa chambre la nuit pour l’écouter respirer quelques minutes…

Mais je vois aussi comment on a fabriqué une histoire là-dessus. Pas une fiction, mais un récit, un narratif. Les médias et toute une frange de la classe politique s’en servent à fond pour pousser un agenda. Jusque-là, rien de nouveau. On nous entraine à ne voir qu’une seule solution à un problème pourtant énormément complexe, en criant à l’urgence et à la certitude morale pour faire taire toute vue dissidente.
Mais comme d’habitude, la politique de l’émotion risque de produire exactement le contraire de ce qu’elle cherche à accomplir.

Cette immigration clandestine n’est pas nouvelle. On dirait que le public vient de se réveiller, mais je regarde ça aller depuis des mois, à coups de débarquement massifs en Italie suivis de déplacements partout en Europe. C’est un bordel complet entre les différents pays et l’UE qui ne parviennent pas à s’entendre et qui espèrent tous refiler le problème au voisin.
C’en est que l’Italie n’enregistre plus vraiment les individus qui débarquent chez elle, ceux qui survivent. Ceux-ci profitent ensuite de l’absence de frontières pour aller jusqu’on ne sait où. Et puis ils se tuent trop souvent un peu partout dans des tentatives désespérées pour traverser des frontières, finalement, surtout vers l’Angleterre.

Oui, il y a le fait que ce sont des musulmans, et non des chrétiens ou des bouddhistes, qui aggrave le problème. Une bonne partie de l’Occident, et certainement de l’Europe, n’en peut plus du fondamentalisme et des guerres sectaires que l’immigration musulmane, la légale, a amenés dans son sillon.
Non, il ne s’agit pas d’«islamophobie», comme d’un bête rejet irraisonné de l’«autre» parce qu’il a la peau brune et qu’il porte des vêtements bizarres. C’est une réaction normale aux incessantes demandes d’accommodements, aux contestations légales, aux prêches radicaux, aux valeurs rétrogrades et à la guerre sainte et la haine sectaire dont s’est accompagnée cette immigration, dans un contexte mondial dopé aux revendications religieuses, principalement islamistes. La population hôte se dit clairement : «Mais ce n’était pas supposé se passer comme ça, l’intégration…»
Une partie de l’intelligentsia cherche désespérément à y voir une occasion de contrition de l’Occident, comme toujours, en cherchant le plus possible à condamner moralement quiconque est en désaccord avec elle, agissant ainsi comme les nouveaux prêtres moralisateurs du peuple.  Le peuple lui n’est pas dupe et sait ce qu’il a à faire pour sa survie. Et sa réaction risque de devenir d’autant plus violente que l’entreprise de culpabilisation l’est elle-même, comme en témoigne l’intérêt populaire pour les partis d’extrême-droite en Europe aujourd’hui. Action, réaction (je ne prêche pas, je constate).

Puis il y a le contexte économique. L’Occident est loin, on le sait, du plein emploi pour ses habitants actuels, ni d’avoir des fonds de pensions solides ou même l’argent pour assurer leurs services sociaux. Tous les économistes aujourd’hui nous prédisent l’éclatement d’une bulle mondiale aux répercussions pires et plus profondes que 2008, avec aucune flexibilité financière des États pour y remédier cette fois-ci.
Accueillir puis soutenir cette masse de gens représente, en plus d’un défi socioculturel gigantesque, un fardeau économique incroyable. Les seuls qui pourraient y voir un profit sont, justement, ceux qui voient des profits partout. Ceux qui y voient une «saine» concurrence à leurs employés actuels.  Ceux qui y voient encore quelque chose à couper dans le bien public afin de pouvoir en redistribuer plus de miettes à profits.

Puis il y a le devoir de secours. Le nôtre.

Je lisais aujourd’hui que seuls quelques 50% des individus qui embarquent sur ces rafiots en Libye puis qui débarquent en Italie ou en Grèce proviennent de la Syrie et de l’Irak. Les autres 50% proviennent de pays comme le Niger, le Mali et autres. Certes, des pays où on peut se sentir menacé et qu’on peut vouloir quitter.
Mais ça pose la question : doit-on accueillir, en masses, tous les individus qui proviennent de chaque pays sur Terre où les citoyens peuvent être menacés? La réponse est bien sur non, car ça inclurait potentiellement des milliards d’individus! Même toute l’Europe et toute l’Amérique combinées ne pourraient survivre à un tel bouleversement démographique et culturel. Au lieu de vider une région du Monde de grandes parties de leurs populations aux prises avec un grave problème d’immaturité politique, on risque plutôt d’importer leurs conflits sectaires jusque dans les seuls endroits proprement démocratiques de la planète.  C’est déjà le cas, alors que des idéologues et des politiciens en manque de support ont encouragé depuis des décennies le sectarisme sous-jacent à tout vote communautaire.

Il doit y avoir une sélection des migrants. C’est un impératif à la fois logistique et moral.  Car en ce moment, la sélection ne se fait que selon qui meurt ou pas en chemin.  En réponse, les politiques nous proposent donc aujourd’hui de ne plus faire aucune sélection et de dire à tous «Venez-vous-en on vous accueille».  Principalement parce qu’un enfant est mort. Or, est-ce qu’on ne dit pas précisément à plus de papas d’Aylan : «Jetez-vous à l’eau»?

On réagit à cet enfant mort.  Qui ne le ferait pas?  Or, ce n’est pas qu’un enfant mort : c’est surtout qu’on en a enfin une bonne photo. Alors que des milliers d’autres petits garçons et filles meurent depuis des années, pendant que d’autres se font violer et qu’on n’envoie aucune armée, pendant que d’autres enfants se retrouvent dans des goulags forcés de dénoncer leurs parents et qu’on ne remplace pas leur gouvernement, pendant que des étudiants se font trancher la tête et enterrer vivants par des gouvernements avec qui on a des traités de libre-échange ou à qui on achète du pétrole…  Pas de photo pour eux.  Pas qu’il en manque, mais encore faut-il la photo qui appuie la bonne émotion, la politique souhaitée.

Notre apathie nous a fait ignorer le problème de ces migrants trop longtemps. On nous demande maintenant de nous réveiller brutalement pour prendre, dans l’urgence de l’émotion, des décisions graves, en nous répétant que nous ne serons que des sans-cœurs si nous ne répondons pas de la bonne manière.  Mais on ne parle surtout pas des conséquences à long terme.

Au-delà du pathos et de la morale sentimentale

Je persiste à penser que nous aurions dû, que nous devrions encore, aider Assad. Quitte à s’en débarrasser plus tard. C’est un être immonde, un réel dictateur comme le Monde ne sait plus en faire, un tortureur. Mais au moins, sous son règne les minorités religieuses du pays vivaient en paix. Elles connaissent aujourd’hui un génocide en règle. Et l’Occident ne s’en émeut même pas.
Assad, aidé de l’Iran, de la Russie et des Américains pourraient très rapidement éradiquer l’État islamique. Mais encore ici, nous faisons passer nos principes moraux au-dessus des impératifs de terrain. Assad et tout le cirque d’horreurs que ses chambres de torture contenaient ne nous dérangeait pourtant pas tant que ça il n’y a pas si longtemps, avant que nos politiciens le voient vaciller. Ils ont tous voulu croire au «printemps arabe», ça aurait conforté toutes leurs thèses.  Même après que le printemps ait laissé la place à l’enfer de l’État islamique, c’est demeuré un impératif moral de ne pas soutenir Assad. Or, entre la dictature autoritaire d’une part, de l’autre le fanatisme religieux génocidaire sur les amphétamines, et en l’absence d’alternatives, je choisis le premier. C’est de la «real politics».  Mais ça compte peu quand il s’agit d’appuyer une idéologie morale (comme une carrière universitaire ou politique).

Quant aux migrants, au lieu de leur donner le signal que maintenant le risque en vaut la chandelle, ce que nous nous apprêtons à faire, mieux vaudrait un blocus maritime autour de la Libye, accompagné d’un investissement massif de toute l’Europe dans l’établissement de camps de réfugiés en Afrique du Nord. Mieux vaut pour les petits Aylan qu’ils se retrouvent dans des camps avec de la nourriture, des soins et un réel processus d’immigration ordonné, plutôt que de se lancer à la mer.

Mais notre politique de l’émotion risque de ne créer que plus d’Aylan. Ils ne bénéficieront pas tous d’une géniale photo. Ils mourront sur les plages, ou même pas.  Alors que nous serons à nouveau occupés ailleurs, à gérer un immense capharnaüm administratif que nous aurons nous-même créé, par compassion.








































Advertisements
1 commentaire

Laisser un commentaire

Pour oublier votre commentaire, ouvrez une session par l’un des moyens suivants :

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l’aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment ce contenu :