Un Québécois à la garderie

À tous les matins, je vais porter mon fils à la garderie. À tous les matins, je me sens profondément Québécois.

Nous avons changé notre fils de garderie après 1 année passée à un autre endroit où ça n’allait vraiment pas. Il se faisait mordre à tout bout de champ sans que les éducatrices s’en rendent compte. Et puis on avait parfois l’impression en y arrivant d’entrer dans un camp de réfugiées afghanes : les éducatrices voilées de la tête aux pieds qui ne souriaient jamais et qui évitaient mon regard.
Tout au contraire, j’aime beaucoup la nouvelle garderie parce que je m’y sens spontanément accueilli, qu’ils sont bien organisés et que mon fils est en amour avec son éducatrice.

Ceci dit…

À la nouvelle garderie, il y a aussi 2 éducatrices voilées qui se partagent une autre classe (ainsi que des mamans voilées). Question nombre, c’est moins pire qu’à l’ancienne place.  Mais ce n’est pas une question de nombre. Ça me choque profondément cette intrusion de la religion dans ce lieu. Et ça me choque d’autant plus si je considère ce que ce symbole représente : l’infériorité de la femme par rapport à l’homme, la supériorité morale des musulmanes voilées par rapport aux femmes non voilées et donc «immodestes», ainsi que le communautarisme que représente l’uniforme religieux. Je trouve indécent, voire obscène, qu’on enseigne visuellement à mon enfant de 3 ans de trouver normales de telles valeurs.
Mais je ferme ma gueule. Je ferme ma gueule parce que je me doute bien que si je parle, si je ne fais qu’amener le débat, c’est moi qui en sortirai perdant. On va d’abord me faire valoir que les éducatrices voilées sont très gentilles et qualifiées. Si j’insiste en rétorquant que ce n’est pas ce que je conteste, mais plutôt que je n’apprécie pas qu’on normalise la présence de la religion dans un espace civique, qui plus est auprès de jeunes enfants très influençables, si j’insiste surtout sur la portée de ce symbole et sur ce que sa présence en ce lieu particulier enseigne, je vais fort probablement me faire montrer la porte sous des accusations d’intolérance, d’islamophobie et de racisme.  Et ce, peu importe que je ferais exactement le même plat de grandes croix ou de kippas.
Ou plutôt, c’est mon fils qui se fera montrer la porte. Alors je ferme ma gueule.

L’éducatrice avec qui mon fils est en amour est anglophone. Pas de problème a priori et nous l’adorons.  Et mis à part un occasionnel «Wow, il est beau ton chemise!», elle parle un excellent français. Mais tous les rapports de journée dans l’agenda de mon fils sont rédigés en anglais. J’ai déjà commenté là-dessus et elle m’a répondu, tout sourire, qu’elle préfère comme ça parce qu’autrement ça serait illisible… Je comprends la gêne, mais je ne comprends pas le manque d’effort et la certitude qu’il n’est pas nécessaire.  (Ça en dit long sur les cours de français langue seconde dans les écoles anglo-montréalaises. Surtout, curieusement, sa collègue immigrante russophone qui la remplace les jours où elle est absente, celle dont le français est plus qu’approximatif, écrit dans l’agenda en français. Écrire ses rapports en russe ne lui a pas passé par la tête, heureusement!)
Mais bref, je n’ai pas insisté et j’ai fermé ma gueule. Encore une fois, est-ce que je veux risquer de me la mettre à dos et de possiblement antagoniser sa relation avec mon fils?  (Pardonnez l’anglicisme.)

Je regarde les commerces ouvrir dans mon cartier francophone et qui à 3 sur 5 adoptent des noms tels que «The Red Chair Barber shop» et «Al’s submarine».  Je regarde les annonces de «lost cat» sur les poteaux.  Je regarde les signes «Ouvert/Open» ou «No parking» dans les vitrines, au cas où un touriste se perdrait dans le coin j’imagine.  Et ce matin je lis encore l’agenda de garderie de mon fils rédigé en anglais…  Bientôt l’école?
Chacun de ces exemples est un choix individuel innocent et en soi, isolément, anodin.  Mais ils forment ensemble un paysage qui l’est beaucoup moins. Et je ne peux apparemment pas chialer dans aucune de ces situations sans passer pour un abruti intolérant.  Alors je ferme ma gueule devant le paysage au complet.

Puis toujours à la garderie, mon fils qui y apprend l’anglais à travers des jeux et des chansons. C’est même vanté comme un «projet éducatif» multiculturel et bilingue auprès des parents, tant dans cette garderie qu’à la précédente.  À 3 ans… Je ne vois pas en quoi c’est vraiment utile et je préférerais qu’il consacre tout son temps d’apprentissage au français avant de s’attaquer à une langue seconde, si importante soit-elle.
Car comprenez-moi, je suis parfaitement bilingue (et même trilingue) et c’est certain que mon fils le deviendra aussi s’il m’écoute.  Bien qu’en fait, ça serait difficile pour lui de ne pas le devenir : les jeunes du Québec et de partout sur la planète le deviennent par osmose tant ils sont aujourd’hui exposés à l’anglais par les films, la musique, les jeux vidéos et Internet…  Alors d’où vient l’urgence de le lui enseigner à 3 ans, surtout si c’est au détriment d’heures passées à maîtriser sa première langue?  Je ne vois pas, sauf si ce n’est parce qu’on veut placer l’anglais sur le même registre affectif que le français dans sa tête peut-être?
En demande-t-on autant des anglophones envers le français? Et des Chinois, et des Grecs, et des Russes…?

On dira la même chose de cette foutue idée libérale d’anglais intensif en 6e année qu’il devra se taper.  Une mesure qui apparemment ne sert à rien d’autre qu’à conforter des parents qui inscriraient bien leurs enfants dans des écoles anglaises pour les préparer à la mondialisation si ce n’était de cette maudite Loi 101.  (Lire : « L’anglais exclusif en 6e année… », Le Devoir 25 mars 2014.)

Comme si on ne pouvait nous-même accueillir cette mondialisation, plutôt que de tenter de s’y enfuir.

S’il faut vraiment qu’on introduise une langue seconde pour des enfants de 3 ans, je préférerais encore l’espagnol.  Ou pourquoi pas le créole haïtien ou le russe?  Encore une fois, l’omniprésence de l’anglais fera en sorte que mon garçon l’apprendra de toute manière. Alors pourquoi pas au moins introduire chez lui la notion de la diversité linguistique du monde, plutôt que toujours celle de la suprême importance d’une seule et même langue?  Ça ne peut à la longue que dévaluer l’importance du créole, du russe ou de la sienne: de la langue et de l’esprit que, pour le meilleur ou le pire, j’entends lui léguer. Mais j’entends si clairement le bilinguisme spontané des jeunes aujourd’hui…
Au même titre qu’on nous parle tout le temps de «diversité» religieuse.  Alors que ça se résume en général à la surreprésentation d’une seule et même religion partout!

Je ferme donc encore ma gueule, parce que je me doute bien que ce sont les autres parents ici qui vont me regarder tout croche et m’accuser de vouloir barrer la route de la mondialisation à leurs enfants.  Comme si maîtriser sa propre langue était devenu un obstacle…

Bref, à tous les matins je vais porter mon fils à la garderie. Et à tous les matins je me demande si être Québécois, au fond, c’est fermer sa gueule.

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7 commentaires
  1. Je comprend tres bien votre opinion mais c’est un opinion. La mondialization est plus grande que juste ce poser des questions sur la religion et la langue d’un individu. Il faut exprimer nos sentiments dans la religion ou bien dans la langue que la personne est confortable de s’exprimer. L’anglais semble vous troubler, mais c’est la langue de choix quand vient le temps de communiquer entre nous (Indien, Russe, Pakistanais). Je suis le seul Quebecois ou je travaille et je cotois de merveilleuse personne de differente nationalite tout les jours. C’est peut etre pour cela que je me sens pas Quebecois, je communique avec les gens le mieux que je peut. Nos valeurs Quebecoises resterons mais faut pas empecher nos enfants a etre seulements Quebecois. C’est ca le vrai message que nous devons leur apprendre. Soyer plus responsable meme si notre societe, nos ecoles, nos gouvernements ne sont pas a la hauteur de nos attente.
    Comme le dicton anglais le dit si bien, ‘Get over it and move on’.

  2. Effectivement, ça ressemble au Québec. Une personne fermée sur le monde international et tellement incertain des valeurs de sa culture qu’il craint celle des autres. D’autant plus qu’il chiale sur l’anglais, une des langues fondatrices du Québec et qui est parlée par près d’un million de Québécois comme langue maternelle. Ca fait dur le Quebec…

  3. Vous avez raison. J’ai passé près d’1 décennie à vivre loin du Québec. J’ai enseigné longtemps l’anglais. Je parle aussi couramment 1 langue asiatique et me débrouille dans 2 autres. J’ai un diplôme d’études supérieures en anthropologie. Mes amis et collègues viennent de partout sur la planète. Mais vous avez sûrement raison : je suis exactement le genre de personne qui a peur des étrangers et de la mondialisation et qui est complètement refermé sur ma petite société. Et je dois être raciste en plus… Ça doit être sûrement ça.
    En tout cas, bravo pour ma psychanalyse! (Mais encore un petit effort sur la compréhension de texte…)

  4. Totalement d’accord avec votre texte moi aussi !

    Je n’étais pas séparatiste, mais pour me débarrasser de la Charte canadienne qui encense les religions et bloquent toute tentative d’établir un terrain neutre et l’égalité homme-femme, je me résigne à me séparer.

    D’une femme bilingue (français-espagnol)

  5. Comme on peut le constater, la police de la pensée communautariste est toujours au pouvoir

    On se croirait à l’époque où l’Église catholique régnait sur les toits de Montréal, où il était interdit de remettre en question l’orthodoxie sans se faire excommunier… pourquoi n’aurait-on pas le droit de contester cette imposition de la religion dans l’espace public ? Madame n’ose pas s’exprimer de peur de pénaliser ces enfants. Certains d’entre nous se souviennent d’une époque où on subissait ce genre de dictature de la pensée unique. On régresse. C’est dommage.

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