La grille d’analyse étroite de la gauche bien-pensante

Voici un texte publié en 2009 dans un magazine appelé Riposte Laïque.  Ce magazine est depuis considéré comme «de droite» et «identitaire».  Au moment où je leur ai soumis ce texte, ils se définissaient «de gauche laïcarde».

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La grille d’analyse étroite de la gauche bienpensante

Merci à Loick pour son article «Pourquoi la gauche anti-capitaliste n’en a que pour la cause palestinienne ?», paru dans le numéro 72 de Riposte Laïque (1).

Plusieurs échanges et lectures m’ont récemment conduit à adhérer à la vision qu’il expose, tout gauchiste que je sois. Soit, je découvre l’existence d’importants réflexes idéologiques chez une majorité de gens qui se disent de gauche : des habitudes de pensée qui semblent trop souvent vouloir confirmer les accusations de la droite, voulant que la gauche se voue à saper les fondations de l’Occident. Et je ne parle pas seulement de la gauche extrémiste.

Je m’éloigne par contre de Loick en ce que, si je le comprends bien, il voit dans l’essence même de la gauche ce que je perçois être une dérive.
Alors je précise d’emblée : dans mon esprit, «la gauche» est cette compréhension que des concitoyens peuvent légiférer pour créer un espace commun où tous seront égaux, par l’entremise d’un état qui s’affirme de manière positive. C’est la volonté de créer un état de droit qui s’imposera au delà des différences qui définissent les individus, ou par lesquelles ceux-ci voudraient bien se définir. Être «de gauche», c’est refuser ce fatalisme selon lequel la place publique est le combat de tous contre tous, clans contre clans, et à la grâce de Dieu! Et être de «centre-gauche», c’est ne pas perdre de vue que le but de l’exercice est de promouvoir, en bout du compte, les droits individuels.

Bref, cet esprit de gauche dont je me réclame ne saurait tolérer un Mao ou un Pol Pot. Cet esprit est libéral, tout en appelant au bon sens et à l’empathie nécessaires au vivre-ensemble.

Or je dois me résoudre et l’accepter : si cette gauche modérée existe toujours dans l’ère post-moderne, même elle dérape.

Si vous en doutez encore, faites l’exercice suivant : rendez-vous sur un forum de discussion gauchiste populaire ― rien d’extrémiste ― et suggérez que le Hamas ne sont pas de nobles résistants révolutionnaires, mais bien des fous dangereux. Pas question de cautionner les colonies sauvages israéliennes, ni la guerre contre le terrorisme des faucons américains. N’argumentez que ce seul point : «La raison d’être première du Hamas est la promotion d’une sharia liberticide et d’un pan-islamisme conquérant et sanguinaire. Et pour cette raison son existence même est anti-démocratique».
Je vous garantis que votre réputation sera faite avant que vous puissiez tenter de vous expliquer ou de démontrer votre point. Et vous pourrez bien vous en défendre à grands cris, on vous accusera de souscrire à «l’agenda américano-sioniste», sinon d’être une victime imbécile de sa propagande.

La grille conceptuelle de ces gauchistes ne peut tolérer l’idée que les faibles, les pauvres et les minorités n’aient parfois pas soif de justice, mais bien de tyrannie. Ça ne cadre pas. Et que ça soit écrit en toutes lettres dans la charte même d’une organisation comme le Hamas ne change rien à l’affaire. Comme on peut en conclure à la lecture du texte de Loick, c’est une question de grille d’analyse, non pas de faits.

Produire du sens à tout prix : réécrire le fanatisme religieux pour en faire l’instrument de l’anti-impérialisme

À l’analyse de Loick j’ajouterai cependant le point suivant : les partisans de cette gauche de la tolérance à tout prix, qui se veulent ouverts et cosmopolites, sont psychologiquement incapables de comprendre que la religion soit source de fanatisme et éventuellement de totalitarisme, ni même qu’elle inspire une conviction assez profonde pour commander quelque action concrète. Mettez-leur sous le nez toutes les déclarations dans lesquelles les Frères Musulmans (ou n’importe lequel des groupes qui leur sont affiliés en Occident et ailleurs) proclament que leur but est le Jihad et le califat planétaires pour la gloire d’Allah, et même devant de tels aveux cette gauche trouvera toujours le moyen de ré-analyser le tout pour faire à nouveau le procès de l’impérialisme et du capitalisme, occidentaux bien entendu.

Ils savent peut-être que la passion religieuse peut commander l’action, mais ils ne le comprennent pas.

La raison de cette incompréhension est fort simple : ce fanatisme religieux est exotique à la gauche tolérante; il lui est caricatural, et donc inintelligible, car elle n’a aucune expérience de ce phénomène. (À sa décharge, c’est qu’elle aura bien su intérioriser la laïcité : même s’il lui reste à comprendre le besoin de son application universelle.)

Dès lors, le fanatisme religieux ne semble pas pouvoir lui servir d’explication. Cette motivation religieuse, qui anime pourtant des centaines de millions d’individus, se voit donc surinterprétée par cette gauche pour devenir un objet qui puisse faire sens à ses yeux.

Remarquez, les gauchistes comprennent très bien que l’Église romaine, ou toute autre institution religieuse, ait pu instrumentaliser la foi et ait été la servante du pouvoir et du capital. Cela leur est intelligible. Mais que des illuminés souhaitent sincèrement appliquer la sharia aujourd’hui, parfois de force, parce qu’ils y croient réellement ?… Cette proposition leur semble suspecte. Trop simpliste, comme si elle avait été fabriquée de toute pièce pour un complot.

À cette incompréhension profonde de la foi, ajoutez maintenant une grille d’analyse anti-impérialiste, tournée uniquement contre l’Occident et toutes ses manifestations (et contre l’état hébreux qui est sa création). Ajoutez cet anti-impérialisme qui, devenu schizophrène, s’attaque jusqu’à l’universalité des Droits Humains, devenus une manifestation du colonialisme occidental… Et du coup, toute revendication de la part d’«indigènes», pour peu qu’elle combine ce cachet d’exotisme inintelligible à des doléances un tant soit peu senties contre l’Occident, prendra aux yeux de cette gauche les traits d’une noble supplique d’opprimés contre laquelle il serait «arrogant» d’opposer quelque critique.

En somme, les idéologies religieuse intégristes et fanatiques, qu’elles surgissent chez les combattants palestiniens ou chez des communautés locales, ne sauraient être prises comme telles, et se voient plutôt réinterprétées et comprises comme des «discours» : c’est-à-dire des langages par lesquels certains opprimés cherchent, en fait, à dénoncer notre domination pour s’en émanciper.

Des discours donc parfaitement légitimes dans leur fond, bien que peut-être un peu agressifs dans la forme… (Mais bon, qui pourrait leur en vouloir compte tenu de la toute-puissance dominatrice de l’Occident ?)

Envers de tels discours, nous nous devons dès lors d’être compréhensifs et «tolérants» : valeur suprême du conquérant repentant, devenu bienveillant. (Mais non moins condescendant…)

Tolérant envers quels discours revendicateurs exactement ?
Eh bien envers tout ceux qui le réclament. La logique de la lutte à l’«intolérance» voulant que tout refus d’accommodement rende la requête plus légitime. Et plus ils décrieront, lorsque le choc des valeurs sera plus grand, plus leurs revendications seront perçues comme révolutionnaires pour certains.

Or y a-t-il donc une limite au tolérable ? On peut se poser la question lorsque, même envers les kamikazes palestiniens, cette gauche professera de chercher à comprendre leurs «réelles motivations» : donc à les excuser. Ou encore, pour pousser à l’absurde, lorsque des anthropologues soit-disant féministes et progressistes exaltent l’excision, et dénoncent sa condamnation comme une nouvelle manifestation du colonialisme occidental…

Alors on voit cette gauche s’allier chez elle aux revendications sectaires et misogynes les plus débiles, pendant qu’elle manifeste contre la guerre au terrorisme dans les rues aux côtés de partisans du Hamas.
Et s’il vous chante de questionner ses relations douteuses ― si vous mentionnez même simplement que la vue de niqab dans les rues de Montréal ou de Paris vous dérange ― au nom de la sacro-sainte tolérance vous serez décrété hérétique : «Intolérant» !… D’un seul mot accusé, jugé et condamné. Et le tout avec l’économie d’un procès.

Et tout ce temps, ceux qui rient dans leurs barbes, eh bien ce sont les barbus, bien entendu.

Du souci de notre intolérance à l’acceptation de celle des autres

Remarquez, nous nous devons d’entretenir cette crainte de l’intolérance envers les minorités et cette compassion pour les peuples opprimés. C’est une préoccupation obligatoire à tout être honnête. Et pour nous le rappeler, nous avons toujours frais en mémoire ce crime atroce que nous avons commis envers les Juifs, tout comme cet impérialisme envers les peuples colonisés que nous avons longtemps traités en «sous évolués».

Mais il vient un point où cette peur de nous-même, cette phobie d’impulsion, nous empêche d’analyser les faits. Un point où elle nous empêche même de comprendre des discours dont la franchise ne laisse pourtant aucune place à l’interprétation.

Alors permettez-moi d’insister : je ne minimise aucunement la possibilité ― la certitude même ― que certains populistes s’empareront de toute critique que l’on puisse faire du pan-islamisme afin de promouvoir la haine de l’«Arabe», et de l’«étranger» en général. Seulement, entre analyser et critiquer une idéologie qui comporte des valeurs dangereusement rétrogrades et haineuses d’une part, et d’une autre tomber dans une rhétorique raciste et guerrière envers ceux qui la promeuvent, il devrait être clair qu’il y a quand même de la marge.

Or c’est justement à l’analyse rationnelle de démontrer cette marge : celle qui existe entre idéologies et populations, entre politiques et individus. Puis c’est à l’analyse de démontrer en quoi ces idéologies et politiques nuisent au bien-être et au bon voisinage de ces populations et individus : y compris de ceux qui peuvent s’en réclamer, aussi sincères soient-ils.

À l’opposé, ce n’est qu’à la faveur de l’obscurité et des semi-vérités que cet espace pourra être occupé par ceux qui voudront en faire une pente glissante vers l’intolérance : qu’ils le promeuvent ou souhaitent s’en défendre.

Plusieurs pourtant se refusent d’emblée à cette analyse de «l’autre». Pour eux, il semble paradigmatique que «le blanc» ait le monopole de l’infamie, et que tout doive être interprété en ce sens. Bref, que seule la critique de soi est valable, et que l’acceptation de l’autre doive se faire sans nuance, même sans réciprocité. Or ce refus de l’analyse promeut l’obscurantisme : l’obscurantisme issu de notre aveuglement face à la nature des discours des théocrates ― un aveuglement pernicieux de par ses bonnes intentions ―, mais aussi l’obscurantisme des théocrates eux-même, celui-là assumé.

Bref, une symbiose anti-Lumières parfaite !

Pour ceux qui croient profondément en ces valeurs des Lumières que sont l’égalité de tous, l’universalité des droits humains, l’état de droit, le principe de laïcité…, tout ceux qui ont pu croire que c’était cet idéal que la gauche défendait et promouvait (tout comme le libéralisme d’ailleurs), nous vivons une époque bien amère.

Personnellement, depuis la Commission Bouchard-Taylor, en passant par l’orthodoxie ambiante du laisser-faire multiculturaliste anglo-saxon, et jusqu’à Durban, je ne sais plus où chercher mon camp.

Mais à quoi pensent-ils tous, bon sang ?

Quelles vertus voient-ils à œuvrer pour des sociétés où ― des piscines aux cafétérias, des tournois sportifs aux hôpitaux, des écoles privées orthodoxes aux madrassas, du port de signes confessionnels ostentatoires aux cours de justices (au pluriel) religieuses… ― à œuvrer pour des sociétés où tous seront enfin justifiés de se ségréguer, pour ensuite juger leurs congénères sur la base de leurs appartenances communautaristes ? (Et sur la base du sexisme qui le plus souvent en fait partie.)

Je désespère et me demande si Onfray n’a pas raison de décréter la mort de l’Occident…

Le vrai danger de l’extrême-tolérance de gauche : le retour de l’extrême-droite

Un dernier point, pour réaffirmer ma profession de foi gauchiste.

Peut-être que le plus triste là dedans, le plus dangereux, est que la mollesse bienveillante de cette gauche n’en vienne pas uniquement à alimenter ceux qui combattent la modernité dans le sentier d’Allah, mais qu’elle donne en retour des munitions à ceux qui rêvent de leur rendre la monnaie de leur pièce.

Pendant que les post-modernistes se prêtent au jeu du relativisme tous azimuts, alors qu’ils s’évertuent à nous convaincre que la modernité peut très bien s’accommoder de valeurs tirées tout droit de l’Âge de Fer, et alors que nos politiciens les écoutent, ceux qui auront à vivre avec les conséquences des gestes politiques regardent aller et choisissent aussi leurs camps.

Une bonne partie de la population occidentale se sent peut-être moins tolérante envers ce qu’elle perçoit comme l’imposition agressive de valeurs qui la choquent (à juste titre), et elle constate aussi ce mépris communautariste qu’on installe chez elle. Et il se peut très bien que cette population se tourne de plus en plus vers la droite ultra-conservatrice.

Une droite qui, à l’opposé de la gauche, comprend très bien l’intolérance et le fanatisme, et qui propose une contre-attaque proportionnelle. Qui propose un discours de résistance qui sied bien à la confrontation médiévale dans laquelle la partie adverse tente de nous entraîner. Une droite qui n’attendait d’ailleurs que cela pour promouvoir un repli sur soi racial, suivi d’un programme de re-christianisation de l’Occident.

«Après tout, le Christianisme c’était pas si mal si on compare…»

Déjà, si vous parcourez les blogues critiques de l’islamisme, vous noterez une foison de commentaires voulant que, si l’Islam parvient à se tailler une place si grande dans nos sociétés en ce moment, c’est une conséquence de la dé-christianisation et de la «laïcité radicale», qui auraient laissé chez nous un vacuum moral terrible.

Or, là où le combat devrait, du moins je le croyais, être mené par une gauche brandissant l’oriflamme de la raison, du discours rationnel et de la laïcité, nous assisterons peut-être plutôt à une guerre de manichéens médiévaux. Une guerre où il ne nous sera donné que de choisir les moins débiles parmi les insensés.

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