Go Habs go!

[Avertissement: si vous êtes passionné de hockey et croyez être sur le point de lire un éloge au Canadien, vous allez être déçu et me haïr solidement dans quelques minutes…  En fait, je sens que je vais me faire haïr avec ça plus qu’avec n’importe quel billet politique!]

On connaît les fondements du capitalisme…

Là où on retrouve des artisans, le capitalisme s’installe et les fait disparaître à coups de produits de consommation de masse manufacturés, dont le dessin principal est de rapporter des marges de profit toujours plus substantielles. Ce faisant, le capitalisme fait essentiellement une chose, et il le fait très bien.  Il prend l’objet d’un besoin ou d’une passion réelle — l’art, les biens matériels, le sport, la bouffe. n’importe quoi —, et le vide de sa substance, tout en n’en gardant que la coquille pour y insérer une pompe à fric.

Bref, c’est la différence entre le macaroni au fromage de votre grand-mère et le Kraft Dinner.  Ça ressemble de l’extérieur, mais ça n’a plus aucune valeur nutritive.  Puis on y injecte un ersatz de goût qui se révèle n’être que du sel et du sucre.  Et pourtant, les gens en mangent!

Donc si les gens se passionnent pour la musique, car elle peut les connecter avec leurs émotions, les faire rêver ou réfléchir… On crée alors de toutes pièces des stars dont tout, du look aux chansons et aux frasques médiatiques, n’ont plus rien à voir avec une démarche artistique, mais sont le produit de teams d’experts en marketing à tous les niveaux.  Un produit créé dans le seul but de vendre des millions d’albums, des billets hors de prix, des méga-tournées et des magazines à potins.

Les gens se sont passionnés pour des Yvon Deschamps qui, par l’humour, nous remettaient en question et nous ont fait évoluer socialement… On a alors créé une école et une industrie de l’humour pour pomper à la chaîne des humoristes, des festivals et des spectacles scriptés sur commande, pour ainsi alimenter le «marché de l’humour» et vendre de la pub.  (Et quand des gens ont critiqué qu’il n’y ait plus que des blagues gars vs filles, ils y ont vu une niche où investir dans un succédané d’humour social.)

Les gens se passionnaient jadis pour leur équipe locale de hockey, parce qu’ils pouvaient collectivement se projeter dans ces «p’tits gars de la place qui gagnent», ainsi que dans ces autres p’tits gars venus d’ailleurs qu’on adoptait et qui nous adoptaient en retour… On a donc créé des coquilles d’équipes dont seule la couleur du chandail reste locale.  Tandis que les joueurs deviennent des mercenaires échangeables à souhait, plus attachés à la valeur de leurs contrats qu’à la ville où ils jouent.
(Rendus là, pourquoi pas faire jouer des robots made in China sous des chandails du Canadien?… L’illusion serait peut-être même meilleure en ce qui nous concerne: au moins, on pourrait programmer ces robots pour apprendre le français.)

Remarquez, dans mon cas c’est facile, je peux facilement voir le Canadien comme ça.  Je n’ai jamais été très passionné par le sport à la télé, ni par le hockey. Je n’ai jamais appris de mon père tous les noms des joueurs, ni échangé des cartes et des statistiques.  Petit, j’enviais la passion de mes amis qui le faisaient.  Et j’ai même déjà assisté à une partie au Forum: l’énergie était absolument époustouflante!

Surtout, j’ai déjà eu des pincements de fierté irrationnelle quand on gagnait. Mais c’est justement ce «on» qui me manque aujourd’hui…

Cette semaine, un de mes élèves m’a demandé si j’étais excité par le match d’hier. Il était très étonné quand j’ai répondu que non.  J’ai essayé d’illustrer. Je lui ai demandé d’imaginer que notre école et une autre du quartier décident d’organiser un tournoi de hockey amical. Sauf qu’au lieu d’y faire jouer les élèves, chaque école recrute des étrangers dans la rue pour disputer les parties. Est-ce que notre école aurait la même fierté après «notre» victoire?… C’est pourtant ça, le Canadien.
(Ne vous inquiétez pas: je ne crois pas avoir éteint sa passion pour le hockey. C’est un ado et il m’a simplement regardé comme si j’étais trop cave pour y comprendre quoi que ce soit. Il avait sûrement raison.)

Si ces équipes de mercenaires interchangeables parviennent à pomper autant de fric, c’est que les gens aiment bien se passionner pour se passionner et hurler pour hurler. Et que l’objet de ces passions est, au final, secondaire. Jusque là, je n’ai rien de trop à redire.
Sauf qu’apparemment, il suffit de leur dire sur quoi s’exciter et ils hurleront à pleins poumons en chœur.  Et, surtout, ils achèterons leur Molson trop chère le temps venu.

Ce que je critique, ce n’est pas la passion.  Ni celle pour le hockey, ni celle pour le Canadien.  C’est plutôt que je vois dans l’évolution du sport et de l’équipe peut-être la leçon la plus cynique du capitalisme à ce jour.  On pensait que l’identité et la fierté nationale étaient fondamentales à l’être humain.  On disait qu’une fois tout le reste dénaturé et monnayé, il resterait toujours ça d’inviolable.
Or non.  Même ça peut se vendre made in China, avec marges de profit accrues.

D’ailleurs, on a rouspété pendant un temps du fait que les joueurs du Canadien ne parlent plus français. Puis plus grand-chose. Tant qu’«on» gagne… Go Habs go!, t’sé.
Le fait est que la situation n’est pas différente chez aucune autre équipe de mercenaires à contrats.  Que ce soit à Toronto, Boston ou n’importe quelle ville. Ici, grâce à la langue, la substitution n’a que parue un peu plus. Mais c’est déjà oublié.

Alors surtout, n’allez pas croire que je veuille vous interdire de vous passionner pour la victoire du Canadien, ou même vous dire que vous avez tort de le faire.  Le plus sincèrement du monde, allez-y de tout votre cœur!  On a tous nos passions, j’ai les miennes et elles n’ont pas à être justifiables.  La passion, par définition, n’a pas a être raisonnable ou raisonnée.  Puis les bêtes sociales que nous sommes avons un besoin fondamental de nous passionner et de le faire avec d’autres.  Nous n’existerions plus comme espèce si nous n’avions pas ce ciment collectif.

Mais ne me demandez juste pas de croire que j’ai gagné hier soir comme je l’avais fait en 1993.  À l’époque, tout non-amateur de hockey que je sois, j’avais célébré.  Je nous avais célébrés.  Aujourd’hui, j’aurais l’impression de célébrer Molson et tous les autres vendeurs de ce temple qui ont noyauté ce «nous» pour faire des profits.

Enfin, en regardant tout ça, je me dis que si on voulait vraiment se faire un projet politique national aujourd’hui, il faudrait juste trouver un moyen pour que ça fasse faire des profits à ces grandes entreprises.  (Promettre qu’après la souveraineté, le pays s’appellera «Québec-Molson»?…)  Leur team de marketing vont s’occuper de tout faire aboutir sans même qu’on ne se rende compte de rien.

En échange, on ne conservera de nation que le nom.  Tandis que la citoyenneté à l’intérieur de cette coquille nationale deviendra flexible et échangeable à souhait.  Comme un joueur du Canadien.
(Mais j’y pense…  Je crois que je viens de décrire le programme du PLQ et d’une bonne majorité des gouvernements occidentaux.)

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1 commentaire
  1. Yves Ménard a dit :

    Peux-tu m’envoyer une copie par courriel stp.

    Ce que je reçois est illisible.

    Y.

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