Les malotrus

niqab

«Pour moi, il s’agit tout simplement d’une impolitesse.»  (Claude Lévi-Strauss au sujet du port du voile islamique en France.)

Il y un type qui passe sous ma fenêtre plusieurs fois par jour.  Jeune vingtaine, teint basané et longue barbe.  Je l’ai vu à quelques reprises vêtu d’une djellaba et d’un kufi; mais surtout la nuit, lors du Ramadan.  Je ne suis pas en permanence à ma fenêtre, bien sûr, mais souvent puisque mon bureau y fait face.  Or, je dirais que cinq allers-retours en moyenne semble être une bonne estimation de ses passages quotidiens.  Parce que je suis plein de préjugés peut-être, j’ai toujours présumé qu’il se rendait ainsi à la mosquée Al Qods pas loin (celle du sympathique salafiste Saïd Jaziri).  Mais ce n’est qu’une assomption.

Le voilà qui vient de passer avec une femme en niqab.  Lui était plutôt en t-shirt et pantalon de toile léger, en cette journée bien chaude. (Remarquez, peut-être qu’ils ne s’en allaient pas à la mosquée cette fois-ci mais simplement à la pharmacie acheter des suppléments de vitamine D pour elle…)

Ça détonne encore tout de même sur cette petite rue familiale de la Petite-Patrie. Comme ailleurs, on s’était tranquillement habitués aux voiles : une voisine à gauche, puis une à droite, puis une autre plus loin et bientôt tout autour…  Mais des niqabs?  Quoique, on se fera certainement à cette idée aussi.  Qu’est-ce qu’on y peut après tout?, se dit-on.  Et puis, qui voudrait faire entrave à la liberté individuelle fondamentale de s’habiller comme on le veut?  Qui, surtout, voudrait réprimer ce volet plutôt particulier de la liberté de conscience qui consiste à manifester sa religion partout, au point où celle-ci en vient à constituer le premier acte de communication public des individus dans la rue?

Remarquez, des niqabs* on n’en voit pas si souvent à Montréal encore.  Bien que ça arrive de plus en plus fréquemment : dans le coin du marché Jean-Talon et de la Promenade St-Hubert, à Ville St-Laurent et à Parc-Ex.  J’en vois aussi assez souvent au centre-ville et dans le ghetto McGill.  Puis dans Pointe St-Charles, où une prof d’école primaire me disait les voir défiler parmi les visages des mamans qui viennent chercher leurs petits. (J’imaginerais probablement plus encore à NDG et dans d’autres quartiers où je ne me rends jamais ces temps-ci.)  Ceci étant, je ne crie pas à l’invasion.  Mais la fréquence augmente et je pense à certains quartiers de France, d’Angleterre, de Norvège, d’Espagne… où se développent des sociétés parallèles que fuient les populations non communautarisées.

Il n’y a pas si longtemps pourtant, il n’y avait même aucun simple voile en vue dans les rues de Montréal; ni d’ailleurs de kippas ou autres signes religieux. Alors bien malin qui pouvait identifier les juifs des musulmans ou des catholiques.  Il y en avait pourtant tout plein des croyants, peut-être même plus qu’aujourd’hui en proportion.  Mais on ne rencontrait dans la rue que de simples citoyens, sans que leurs appartenances confessionnelles et communautaristes les définissent d’emblée.  Ça s’appelait la sécularité.  Puis les voiles ont commencé à poindre, semblant tripler en nombre à chaque année depuis une décennie; entrainant, me semble-t-il, un petit retour des croix accrochées au cou et des kippas sur la calotte.  (Comme toujours, seuls les bouddhistes restent discrets : cette religion étant foncièrement anti-communautariste.) Et il est maintenant rare de faire deux pas sans en voir : dans les rues, les parcs, à l’université, les garderies et écoles, dans le métro et à l’épicerie.

Quoique, concernant l’épicerie, celle où j’ai mes habitudes du moins, j’ai récemment dénoté qu’on n’y voyait presque plus de voiles soudainement.  Étrange…  Mais j’y pense : ça coïncide avec l’ouverture de petits marchés tout halal, dont un à un coin de rue de l’épicerie, où l’uniforme des employés consiste en un tablier, un kufi et une barbe.  Pourtant, les deux épiceries « séculières » du quartier ne cessent de bonifier leur offre halal afin d’attirer cette clientèle!  Si bien qu’il m’est souvent impossible d’y acheter mon poulet ou ma saucisse sans me voir obligé de contribuer de quelques sous à cette dîme qui ne dit pas son nom (et c’est sans compter la dime cachère, déjà bien implantée).  Mais bon, il faut croire qu’un environnement tout halal soit mieux : on s’assure que notre poitrine de poulet égorgé vers la Mecque n’ait jamais eu à côtoyer du bacon impur.  Bref, on reste entre soi.

Et puis je constate d’autres phénomènes nouveaux dans le quartier.  Je pense à la fermeture subite de la petite boulangerie située à deux coins de rue de chez moi : celle qui était tenue par un Algérien réfugié qui avait, avec sa femme et ses filles non voilées, fui des menaces islamiques pour recommencer à zéro ici.  Celui-là même qui m’avait avoué, amer, avoir recommencé à se cacher pour manger dans la journée pendant le Ramadan, ici à Montréal.  On l’avait «averti».  Je ne sais trop où il est parti se réfugier cette fois-ci.  Ou cette autre femme de mes connaissances, une Marocaine d’origine, prof depuis des décennies ici, qui m’avouait récemment fréquenter une piscine éloignée du quartier pour s’adonner à son activité préférée, la natation.  Selon ses dires, le fait qu’elle «s’exhibe» en maillot de bain faisait un peu trop «jaser» dans «sa communauté».  Vivement pour elle qu’on permette le burkini et qu’on instaure des horaires de piscine séparés par sexes, puis par confessions, afin qu’elle puisse retrouver le chemin de la vertu!

Puis je pense aussi à cette employée voilée de la petite garderie subventionnée derrière chez moi qui m’avoua candidement, au détour d’une conversation à l’arrêt d’autobus, qu’il n’y avait «aucun petit Québécois» parmi sa clientèle.  Celle où j’envoie mon enfant par contre, à quelques coins de rue, est plus mixte.  Du moins pour les enfants : parce que les huit-dizièmes des éducatrices, elles, sont voilées et que tous les menus sont strictement halal.  (J’aurais voulu exiger un environnement plus neutre, plus laïc, que je me serais fait refuser l’entrée, voire fait trainer à la Commission des droits de la personne, j’imagine.)  La directrice, elle-même voilée, ventait ce matin aux parents d’un nouvel inscrit le multiculturalisme de la clientèle; semblant ne pas relever le quasi uni-confessionnalisme de l’institution… Au moins, je me console du fait qu’aucune éducatrice ne porte le niqab, comme c’est le cas à la garderie où un de mes amis envoie sa fille, près de métro Jean-Talon.

Enfin, je pense à cette petite fille dont j’ai entendu parler par sa prof, élève au primaire, enjouée et sautillante.  Sa mère qui vient la chercher eniquabée, froide et autoritaire.  Cette petite fille qui perd son sourire et sa candeur de temps en temps pour dire : «l’année prochaine, je porterai le voile», puis qui recommence à sautiller.

Communautarisme confessionnel : en route vers la libanisation

Commencerait-on à baliser des sentiers hors desquels il deviendra de plus en plus difficile d’évoluer pour les membres putatifs de ces «communautés»?  Celles-ci commenceraient-elles par le fait même à se ségréguer dans leurs propres écoles, leurs propres marchés, leurs propres codes moraux et d’honneur; bref, dans leurs propres façons de faire société?  Pour l’instant, on en est au stade symbolique avec ces voiles et autres uniformes.  Mais les symboles, s’ils se situent au niveau des idées, réfèrent pourtant bien toujours à quelque chose de concret, de matériel.  Ici, au minimum, et peu importe ce qu’en disent les intéressés, ils sont déjà le symbole de l’homogamie : la première et la plus fondamentale des ségrégations sociales.

Cela ne vous rappelle-t-il rien?  La religion qui balise la maison, les amis, les relations, le travail, les amours, les choix… et surtout le corps des femmes.  Bref, cette religion qui veut baliser toutes les relations sociales. Ça nous est pourtant connu au Québec, mais ne le voyons-nous plus? Nous sommes bien loin d’Ernest Renan, alors que Gérard Bouchard nous prêche aujourd’hui l’interculturalisme.  Remarquez, ce serait déjà bien, à défaut de parler simplement de citoyenneté commune (ce que certains égarés intellectuels de la post-modernité semblent confondre avec de l’oppression).  Parce que là, c’est plutôt l’alterculturalisme qui s’installe dans une indifférence compatissante.

Contre toute ma volonté, je constate que la ségrégation sectaire est en marche, accompagnée d’un contrôle social qui étend son emprise sur les consciences par le biais de la vertu religieuse. Merci pour ça aux politiciens à courte vue qui gèrent en malotrus une population indifférente; tous deux plus soucieux de se montrer «ouverts» que des conséquences d’une libanisation des mœurs, des corps et de l’espace public.  Et puis merci à une certaine immigration, malotrue aussi, qui semble déterminée à amener dans ses valises les raisons qui l’ont poussée à fuir les endroits d’où elle vient.  (Ce n’est pas bien de le dire, je sais.)

Comportements individuels et répercussions sociales

Quant à mon barbu et à sa compagne eniquabée d’aujourd’hui, je ne présuppose rien de leurs motivations personnelles.  Ils ont bien chacun leurs raisons de s’afficher ainsi et de croire en ce qu’ils veulent.  Tout ce dont on peut les accuser avec certitude c’est de manquer de considérations envers les valeurs de cette société qui les accueille et qui ne voudrait rien de mieux que de les faire siennes.  Comme le disait Lévi-Strauss, ils font preuve d’impolitesse; comme quelqu’un qui refuserait de se déchausser dans une mosquée, par exemple, arguant que ses souliers ne sont pas si sales.  Quoiqu’on ne puisse trop leur en tenir rigueur : nous qui leur envoyons des signaux pour le moins faiblards quant à leur devoir d’intégration; mais surtout quant à l’importance de la laïcité et de la sécularité dans le cadre d’une démocratie pluraliste.  Quoi qu’il en soit, je ne préjuge pas d’eux qu’ils libanisent le quartier à dessein, intelligent ou pas.  Ils le font pourtant.  J’en suis plutôt triste pour eux autant que pour moi.

Triste surtout pour leurs enfants et les miens.  De marquer ainsi les individus au fer rouge de la religion ne présage rien de bon pour demain.  Déjà, on fait dire à des gamins, par le biais de leurs vêtements, de leurs garderies, de leurs menus, de leurs loisirs et de leurs livres saints qu’ils sont différents, intrinsèquement.  Eux qui n’en demandent que moins.  On leur apprend en ce moment qu’il est juste de croire immorale l’idée qu’ils pourraient un jour s’entre-marier peut-être.  Quelle tristesse.

Pour une pédagogie de la laïcité

Pour terminer, lorsque je déplore ces faits, on m’accuse souvent assez rapidement d’avoir des pensées antidémocratiques et de vouloir interdire la libre expression de la religion (et on m’accuse parfois de bien pire).  Ce n’est pas le cas.  Mais il est à l’opposé absurde de penser qu’une société puisse se bâtir sur le laisser-faire et l’exultation des seuls droits individuels (qui se définissent de plus en plus comme la judiciarisation de tous les désirs individuels); ou nous parlerions carrément d’anomie.  Alors que faire?

Déjà, puisqu’il existe maintenant un cours obligatoire d’Éthique et de culture religieuse, je me demande comment se fait-il que celui-ci ne comprenne aucun volet sur les conflits et les guerres de religions, sur le djihad, l’Inquisition, le statut inférieur des femmes dans les religions patriarcales et autres discriminations, sur l’opposition des religions au développement de la science et à l’ordre politique séculier là où elles font la loi…  Surtout, comment peut-on y avoir omis la laïcité?

Ne serait-il pas raisonnable et sain, en plus d’enseigner aux enfants les dogmes et pratiques des différentes religions, de leur enseigner qu’ils ont ici la liberté de conscience la plus totale et que cette liberté se garantie le mieux grâce à la laïcité et à la sécularité?  De leur démontrer que, tant du point de vue de leurs relations avec l’état que ce celui de la coexistence des communautés, et enfin de celui de la liberté des individus par rapport à celles-ci, la discrétion confessionnelle assure non seulement une plus grande liberté individuelle mais assure aussi une plus grande harmonie et cohésion sociale?  L’histoire et la géopolitique fondent pourtant ce fait, il me semble, de la manière la plus légitime.  En somme, je ne crois pas qu’il soit sain d’attendre jusqu’au point où on en sera à penser faire des lois pour interdire les voiles dans les écoles puis les niqabs et burkas dans la rue.  Je préfèrerais de loin qu’on essaye de travailler depuis la base à rendre de nouveau normale l’idée que ces uniformes religieux constituent une anormalité dans un contexte de démocratie pluraliste.  Bref, je prêche la pédagogie.

Au lieu de cela, quiconque prend aujourd’hui la parole sur cet enjeu se fera immédiatement taxer de couver de viles desseins islamophobes, antisémites, d’être intolérant, raciste ou pire.  Ce qui fait que, en ce moment, le débat n’a jamais lieu car il est vicié par des a priori moraux complètement exempts de toutes considérations sociologiques empiriques.  Et cela est malsain en ce qu’on dévie l’attention loin des intégristes pour plutôt assassiner symboliquement des démocrates.  Et tandis que cette censure débile est aujourd’hui le fruit d’une certaine morale située surtout à gauche, il faut craindre que ce soit bientôt l’extrême-droite qui fasse ses récoltes dans le champ des frustrations engendrées.  (Regardez qui aujourd’hui parle de laïcité en France et en Europe généralement, et récolte des votes pour le compte…)

*Je dis «niqab» de manière générique, sans nuancer entre les divers moyens qu’offre l’islam pour rendre les femmes ostensiblement anonymes et afficher de manière criarde leur modestie.

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